La situation de Makotimpoko a suscité de nombreuses réactions. Elle a surtout révélé beaucoup de choses sur la manière dont certains Congolais perçoivent aujourd’hui les relations entre la République du Congo et la République démocratique du Congo. Nous déplorons tous le sang versé par nos militaires. La mort de deux soldats congolais ne peut laisser indifférent. Mais une question demeure : pourquoi cette même émotion ne s’est-elle pas toujours manifestée avec la même intensité en 1997, en 1998, en 2000 et encore hier, lorsque d’autres Congolais sont tombés ?
Nous ne voulons pas dresser ici l’inventaire de toutes les guerres ni rechercher toutes les responsabilités. Nous voulons simplement répondre à certaines réactions en essayant de regarder la situation avec un peu de recul.
Selon les déclarations que nous avons évoquées, le Premier ministre Anatole Collinet Makosso, le ministre de l’Intérieur, de la Décentralisation et du Développement local, le général Jean Olessongo Ondaye, ainsi que le ministre des Affaires étrangères, de la Francophonie et des Congolais de l’étranger, Constant Serge Bounda, ont parlé ou agi dans le cadre des orientations données par le président Denis Sassou Nguesso.
Dès lors, une question s’impose : qui, parmi nous, possède davantage d’informations que le président de la République sur la situation géopolitique, le droit international concernant les situations de Makotimpoko et Bétou, les accusations visant le procureur André Oko Ngakala, les capacités des Forces armées congolaises et des FARDC, ainsi que les alliances susceptibles de se former en cas de conflit entre Brazzaville et Kinshasa ? Celui qui détient ces informations est aussi celui qui est le mieux placé pour mesurer les conséquences d’une décision militaire.
Une autre question mérite d’être posée : si la situation était essentiellement militaire, pourquoi le président de la République n’a-t-il pas placé, aux côtés du Premier ministre, le ministre de la Défense nationale et le chef d’état-major général des Forces armées congolaises ? Et si cela signifiait précisément que, pour le président Denis Sassou Nguesso, la situation n’était pas d’abord militaire ? Cette hypothèse mérite d’être examinée. Les autorités considèrent peut-être qu’il s’agit avant tout d’une question politique, diplomatique, juridique ou sécuritaire. Dans ce cas, pourquoi certains veulent-ils aller beaucoup plus vite que ceux qui disposent de l’ensemble des informations ?
Certains commentaires donnent l’impression qu’une guerre pourrait être déclenchée comme on publie un message sur les réseaux sociaux : « Il faut répondre ! », « Il faut montrer notre force ! », « Il faut imposer le respect à la RDC ! » Mais une guerre ne se décide pas dans l’émotion. Elle suppose d’évaluer les forces militaires, les capacités logistiques, les frontières, les alliances, les conséquences économiques, les réactions internationales et surtout la capacité réelle à gagner le conflit. Déclencher une guerre est une chose ; savoir comment elle se terminera en est une autre. Certains prennent la Russie comme exemple pour démontrer qu’un État doit être suffisamment puissant pour imposer le respect. Mais peut-on réellement comparer la Russie au Congo-Brazzaville ? La Russie dispose de l’arme nucléaire, d’une immense profondeur stratégique, d’une armée considérable, de ressources énergétiques importantes, d’une industrie militaire et d’un poids géopolitique construits sur plusieurs décennies. Elle dispose également de nombreux leviers : puissance militaire, énergie, économie, diplomatie, alliances, influence politique et capacités stratégiques. Sa relation avec la Chine, sa participation aux BRICS et son influence régionale renforcent encore cette capacité. La République du Congo possède-t-elle les mêmes moyens pour imposer le respect à la RDC par la force ? La question mérite une réponse lucide plutôt qu’émotionnelle.
Emmanuel Macron avait déclaré : pour être respecté, il faut être fort et que, pour être fort, il faut notamment disposer d’une armée puissante. Cette déclaration peut- être comprise comme une vision politique et géopolitique : un État doit disposer de moyens suffisants pour être entendu, se protéger et défendre ses intérêts. Mais il faut distinguer cette vision du droit international. Une déclaration politique est une opinion ; elle ne constitue pas, en elle-même, un principe du droit international. La Charte des Nations unies cherche au contraire à limiter la « loi du plus fort », en consacrant notamment l’égalité souveraine des États, le règlement pacifique des différends et l’interdiction du recours à la force, sous réserve des exceptions prévues par la Charte. Être fort peut -être une nécessité stratégique. Être fort ne signifie pas nécessairement faire la guerre.
La République démocratique du Congo n’est pas un État sans ressources, sans armée ou sans relations internationales. Son immense territoire, sa population, ses ressources naturelles et ses relations avec plusieurs partenaires doivent -être pris en compte. L’Angola, notamment, est aujourd’hui engagé avec la RDC dans d’importants projets et joue un rôle régional qu’il serait dangereux d’ignorer. Un affrontement entre Brazzaville et Kinshasa ne serait donc probablement pas un simple duel entre deux capitales. Il pourrait rapidement prendre une dimension régionale et internationale. C’est pourquoi ceux qui réclament une démonstration de force devraient aussi répondre à une question simple : quelles seraient les conséquences d’une telle confrontation pour la République du Congo ?
Si le président Denis Sassou Nguesso dispose de toutes les informations sur les capacités militaires du Congo, celles de la RDC, les alliances possibles et les conséquences internationales d’un conflit, pourquoi ne privilégie-t-il pas la force pour imposer le respect à Kinshasa, comme le réclament certains ? Peut-être parce qu’il sait quelque chose que nous ne savons pas. Peut-être parce qu’il considère que le coût d’une guerre serait supérieur à ses bénéfices. Peut-être parce qu’il estime que la diplomatie, le droit, la négociation ou d’autres instruments de puissance sont plus efficaces. Et peut-être parce que la véritable puissance consiste parfois à savoir quand ne pas utiliser la force.
Il faudra cependant, attendre avant de tirer des conclusions définitives sur le comportement politique des autorités du Congo-Brazzaville. Les événements malheureux que nous déplorons tous pourraient-ils, volontairement ou non, participer à la préparation de l’opinion nationale et internationale à une évolution de la politique de Brazzaville vis-à-vis de Kinshasa ? Nous posons cette question comme une hypothèse, et non comme une affirmation. Rappelons que Kinshasa prépare un dialogue national ainsi qu’un référendum constitutionnel, deux rendez-vous politiques qui pourraient ouvrir une nouvelle étape dans la vie de la RDC et, selon leurs promoteurs, contribuer à faire renaître le pays sur de nouvelles bases. Mais ces deux rendez-vous ne plaisent pas nécessairement à tout le monde. Ils suscitent des oppositions, des inquiétudes et des résistances aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de la RDC. Dès lors, une question mérite d’être posée : la République du Congo portera-t-elle, un jour, la responsabilité historique d’avoir contribué, directement ou indirectement, à l’annulation de ces deux rendez-vous politiques ? La question est grave. Elle mérite d’être posée, non pas pour accuser, mais pour comprendre. Car si les événements actuels devaient s’inscrire dans une stratégie visant à modifier le cours politique de la RDC, l’histoire jugera un jour les responsabilités de chacun. Dans ce contexte, il faudra observer attentivement le comportement politique et diplomatique des différents acteurs. Il serait prématuré d’affirmer que les événements actuels constituent la préparation d’une confrontation entre Brazzaville et Kinshasa. Mais il serait tout aussi imprudent de ne pas s’interroger sur leur portée politique. Le temps nous dira si nous sommes simplement face à une succession d’événements malheureux ou si ceux-ci s’inscrivent dans une évolution plus large de la politique de la République du Congo à l’égard de Kinshasa.
Aimer son pays ne signifie pas réclamer la guerre. Être patriote ne signifie pas applaudir chaque démonstration de force. Défendre les intérêts du Congo peut aussi consister à demander : avons-nous les moyens de gagner ? Combien cette guerre coûterait-elle au pays ? Quelles seraient ses conséquences pour nos populations ? Avons-nous épuisé toutes les possibilités diplomatiques, politiques et juridiques ? Ceux qui sont morts hier ne doivent pas devenir un argument pour envoyer d’autres jeunes Congolais mourir demain. Leur sacrifice devrait au contraire nous obliger à réfléchir davantage. Parce qu’une guerre peut commencer pour une raison et se terminer pour une autre. Parce qu’un conflit que l’on croit pouvoir contrôler peut rapidement échapper à ceux qui l’ont déclenché.
Samira M’Pèra


