« C’est la joie qui crée la paix. Quand il n’y a pas de joie, il n’y a pas de paix. La paix, c’est quand moi j’ai à manger, vous avez aussi à manger », a dit Anguios Nganguia-Engambé.
À l’approche de l’élection présidentielle de mars prochain, un mot s’impose avec insistance dans l’espace public : la paix. Depuis plusieurs décennies, le candidat du Parti congolais du travail (PCT), Denis Sassou Nguesso, en a fait la pierre angulaire de son discours politique. Dans ses interventions, la paix apparaît comme l’acquis majeur de son long exercice du pouvoir : elle serait la preuve de sa légitimité historique, la garantie de la stabilité nationale et le fondement de toute perspective de développement. Face à cette rhétorique solidement ancrée, le président-fondateur du Parti pour l’Action de la République, Anguios Nganguia-Engambé, propose une redéfinition audacieuse du concept. Dans une récente sortie médiatique, il s’éloigne volontairement des définitions académiques et juridiques pour livrer une interprétation personnelle, presque philosophique, mais profondément sociale : « C’est la joie qui crée la paix. Quand il n’y a pas de joie, il n’y a pas de paix. La paix, c’est quand moi j’ai à manger, vous avez aussi à manger. » Derrière cette formule simple, presque populaire, se cache une reconfiguration du débat politique. Il ne s’agit plus seulement de savoir qui garantit la stabilité, mais de déterminer ce que signifie réellement « vivre en paix ». La paix comme héritage politique : un socle discursif du pouvoir Dans le récit institutionnel dominant, la paix est d’abord conçue comme la fin du conflit. L’histoire récente du pays, marquée par des affrontements armés et des fractures profondes, confère à cette notion une charge émotionnelle considérable. La stabilité retrouvée est présentée comme une conquête fragile qu’il faut préserver à tout prix. Cette approche repose sur une définition classique : la paix comme absence de guerre, absence de violence ouverte, continuité de l’ordre public. Dans ce cadre, la stabilité institutionnelle devient la preuve tangible de la paix. Le discours officiel établit une équation implicite : Stabilité = Paix = Légitimité du pouvoir. Mais cette conception, essentiellement sécuritaire, suffit-elle à épuiser le sens du mot ? Une rupture conceptuelle : de la paix sécuritaire à la paix sociale En affirmant que « la joie crée la paix », Anguios Nganguia-Engambé opère un déplacement majeur. Il suggère que la paix ne peut être réduite à l’absence d’armes ou de troubles visibles. Elle doit être ressentie dans la vie quotidienne. Cette distinction rejoint les débats théoriques entre « paix négative » — absence de violence directe — et « paix positive » — présence de justice sociale, d’équité et de bien-être collectif. Selon cette perspective, une société peut être stable sans être profondément apaisée. L’absence de guerre ne garantit pas la satisfaction des besoins fondamentaux. Une population peut vivre dans le silence sans vivre dans la sérénité. Le calme peut masquer la résignation, la peur ou la frustration. La proposition d’Anguios Nganguia-Engambé introduit ainsi un critère subjectif mais politiquement puissant : la joie. La joie : émotion individuelle ou indicateur collectif ? La joie, telle qu’évoquée dans son discours, ne doit pas être comprise comme un simple sentiment passager. Elle renvoie à des réalités concrètes : emploi, revenus décents, accès aux soins, éducation de qualité, perspectives pour la jeunesse. Dire que l’absence de joie signifie l’absence de paix revient à poser une question dérangeante : peut-on parler de paix durable lorsque le chômage frappe massivement les jeunes ? Lorsque les inégalités sociales se creusent ? Lorsque l’accès aux services essentiels demeure inégal ? La joie devient alors un indicateur indirect de la santé sociale. Elle traduit la confiance dans l’avenir, la perception d’équité et la dignité ressentie par les citoyens. Sans ces éléments, la paix proclamée par les institutions risque de ne rester qu’un concept formel. « Moi j’ai à manger, vous avez aussi à manger » : la paix comme contrat social La seconde partie de la définition est encore plus concrète et plus politique. En reliant la paix à l’accès partagé à la nourriture, Anguios Nganguia-Engambé introduit la question centrale de la redistribution. La nourriture devient un symbole. Elle représente : Le droit au minimum vital; L’accès équitable aux ressources nationales, La justice économique, La solidarité sociale Dans un pays doté d’importantes ressources naturelles mais confronté à des disparités marquées, cette phrase résonne comme une critique implicite du modèle de répartition des richesses. La paix, dans cette vision, ne peut être durable si elle coexiste avec des poches de misère et d’exclusion. Elle exige un équilibre : non pas l’égalité absolue, mais une justice suffisante pour éviter la frustration collective. La formule suggère que la paix véritable est relationnelle. Elle dépend de la manière dont les individus se perçoivent les uns les autres au sein du corps social. Si l’abondance des uns contraste violemment avec la privation des autres, la cohésion nationale se fragilise. Une bataille sémantique et stratégique Il serait naïf de voir dans cette redéfinition une simple réflexion philosophique détachée du contexte électoral. En s’appropriant le concept de paix, Anguios Nganguia-Engambé conteste le monopole discursif dont bénéficie le pouvoir en place. Définir un mot, c’est orienter le débat public. Si la paix est uniquement sécuritaire, le bilan institutionnel domine la discussion. Si la paix devient sociale et économique, alors le débat se déplace vers : Le pouvoir d’achat, L’emploi, La gestion des ressources, La qualité des services publics La stratégie consiste donc à élargir le terrain politique. La paix cesse d’être un acquis intangible pour devenir une exigence mesurable dans la vie quotidienne. Les limites d’une définition philosophique Toutefois, cette approche soulève des interrogations légitimes. Comment traduire la « joie » en politiques publiques concrètes ? Quels indicateurs permettraient d’évaluer son existence ? Comment concilier subjectivité émotionnelle et rationalité institutionnelle ? La simplicité de la formule constitue sa force rhétorique, mais aussi sa fragilité analytique. Une vision politique doit se matérialiser dans des propositions détaillées : réformes fiscales, politiques sociales, stratégies économiques. Sans ces éléments, la redéfinition risque de rester au stade symbolique. Vers une redéfinition du pacte républicain ? Au-delà de la confrontation entre candidats, le débat révèle une tension plus profonde : quelle conception du contrat social doit prévaloir ? La paix peut être envisagée comme : Un état sécuritaire garanti par l’autorité. Un équilibre social fondé sur la justice et la dignité. La première repose sur la stabilité institutionnelle. La seconde exige une transformation des conditions de vie. En introduisant la joie et le partage dans la définition de la paix, Anguios Nganguia-Engambé propose de replacer le citoyen au centre du concept. La paix ne serait plus seulement un héritage historique à préserver, mais un projet collectif à construire. Conclusion : paix proclamée ou paix vécue ? La présidentielle de mars ne se jouera pas uniquement sur des programmes ou des alliances. Elle se jouera aussi sur le sens des mots. Si la paix demeure définie comme la simple absence de conflit, le débat restera centré sur la continuité. Si elle est redéfinie comme la présence tangible de justice sociale et de joie collective, alors l’élection prendra une dimension plus exigeante. La question fondamentale posée aux électeurs pourrait alors être formulée ainsi : La paix est-elle ce que l’on proclame, ou ce que l’on ressent ? Entre paix institutionnelle et paix vécue, c’est peut-être la nature même du contrat républicain qui se trouve aujourd’hui interrogée.
Sainte-Acacia


